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Cousu Main
- Le temps passé -


Carolle Bénitah - Lydie Chamaret - Marinette Cueco - Sharon Kivland - Andoni Maillard - Livia Marin
Sophie Menuet - Solmaz Panahi et Pooya Abbasian - Françoise Quardon - Zoé Rumeau - Ana Catalina Vicuña


Exposition du 18 octobre au 30 novembre 2013

Pour cette exposition collective la Galerie des petits carreaux a choisi de présenter les œuvres d’artistes réunis par l’utilisation du fil, réelle ou suggérée.
Les œuvres ont toutes en commun la mise en œuvre d’un geste aux connotations multiples et anciennes : celui de piquer, coudre ou broder.
Ce geste antique est lié symboliquement à l’absence, l’amour et le temps. Le temps est invoqué par l’aspect répétitif du geste, une sorte de rythme qui scande les minutes et les secondes qui passent.
A partir de cet espace symbolique commun, il s’agit de montrer des propositions artistiques différentes, en relation avec les univers singuliers de chacun.



Roland Barthes
Fragments d’un discours amoureux
Absence
« Historiquement le discours de l’absence est tenu par la femme. La femme est sédentaire, l’homme est chasseur, voyageur; la femme est fidèle, elle attend. L’homme est coureur, il navigue, il drague; c’est la femme qui donne forme à l’absence, en élabore la fiction, car elle en a le temps ; elle tisse et elle chante. Les fileuses, les Chansons de Toile disent à la fois l’immobilité par le ronron du rouet et l’absence au loin des rythmes de voyages, houles marines, chevauchées. Il s’ensuit que dans tout homme qui part, l’absence de l’autre, du féminin se déclare. Cet homme qui attend et qui en souffre est miraculeusement féminisé, |...]. Mythe et Utopie, l’origine a appartenu, l’avenir appartiendra à ceux en qui il y a du féminin ...»

Homère
L’Odyssée, chant XIX
Traduction Frédéric Mugler
«J’avais dressé là-haut un grand métier pour y tisser
Un voile fin et long et je disais aux soupirants : [...]
“Ce sera pour ensevelir notre seigneur Laerte” [...]
Ces mots calmèrent aussitôt la fougue de leur coeur
Alors pendant le jour je tissais cette grande toile
Et la défaisais chaque nuit à la lueur des torches... »

Aujourd’hui, modernité oblige, on ne file, ni ne tisse plus guère. Et les femmes ne sont plus sédentaires. Aussi quand des artistes, souvent des femmes, utilisent le fil et l'aiguille c’est en « connaissance de cause». Leur propos se situe dans une tradition qu'elles contribuent à réactualiser par l'oeuvre d'art .

Certaines des œuvres présentées prennent leur sens dans la durée même de leur réalisation.


Pour certains artistes, comme Solmaz Panahi et Pooya Abbasian, cette durée est celle de l’attente, attente amoureuse comme Pénélope, attendant le retour d’Ulysse.
Des photos d’hommes en train de faire leur service militaire sont brodées et modifiées par la présence ajoutée de représentations de mariées. Associée à ces photos une vidéo de Pooya Abbasian mêle des images de guerre et de mariage.
“Un homme pour être reconnu et pour être digne de gérer une vie conjugale doit effectuer son service militaire et doit passer deux années de sa vie quelque part loin de son amoureuse. Pendant cette période, le seul lien entre eux sera des lettres et des photos qu’ils s’échangent. Ici c’est soit la femme soit l’homme qui essaie de passer ces deux années en imaginant et en combinant ces deux espaces et ces deux situations.”

Pour d’autres c’est la forme même du temps qui est en jeu, et le geste associé à cette durée apparaît comme une manière de tisser la trame du temps lui-même.

Ana Catalina Vicuña compare son geste à celui des moines qui égrènent leur chapelet. Il y a du rituel dans ce geste de coudre de la toile ou du papier sans motif particulier, sans volonté de tracé. Le travail d’ACV est directement en relation avec le temps passé, la durée. Le titre des ses œuvres est souvent le décompte des heures, minutes et secondes qu’elle a mis à coudre son œuvre. 190 :05 :01 est le titre de l’exposition que ACV a présentée à la Galerie Patricia Ready (Santiago du Chili) du 7 novembre au 7 décembre 2012.

Le temps dans le travail de Lydie Chamaret est une composante essentielle, le temps passé à la réalisation de ses œuvres en dentelle est, de son aveu même, énorme, épuisant, désespérant, car à chaque fois il semble impossible d’avoir terminé « à temps ». Les formes ainsi construites sont conçues comme des « vêtements sculptures ». Elle en vêt un artichaut, pièce unique conçue comme le veut la haute couture pour un seul artichaut, ou bien elle affuble une poule d’un faux cul comme les coquettes du XIXème siècle en portaient...

Marinette Cueco est une cueilleuse d’herbes et de plantes.
De ses cueillettes elle fait des œuvres fragiles à la jonction délicate de l’art et de la nature.
« Les gestes, les modes d’assemblages qui donnent formes : tisser, tresser, entrelacer, nouer, tricoter, enchevêtrer... sont dictés par la familiarité de chaque plante, sa souplesse ou sa résistance, la couleur, la forme singulière, l’odeur, d’infinies variations que proposent ses inventaires sans cesse enrichis de découvertes nouvelles : “ à chaque plante correspond un geste, à chaque nouvelle plante correspond un autre vocabulaire plastique, un autre graphisme, à la fois des gestes et des plantes ” »
SimoneCixous- CréAtions, n° 114- ArTissages- Novembre/décembre 2004 (Editions PEMF)

Mais le « temps passé », c’est aussi la mémoire d’un temps révolu, que ce temps soit celui de l’enfance ou de la tradition.

Carolle Bénitah : J’ai commencé à m’intéresser aux photos de familles justement en feuilletant ces albums de famille. J’ai été submergée par une émotion, dont je n’arrivais pas à définir l’origine. Le passé d’un être humain –à la différence des temples antiques- n’est ni fixe, ni fini et reconstitué par le présent. J’ai donc voulu, à travers de mon expérience présente, réinterpréter le passé. Pour ce faire j’ai utilisé la broderie et les perles.
Extrait d’un entretien donné pour le festival Festimed en 2011

« Sophie Menuet dans ses « vêtements-sculptures » et ces « parures » revisite sans ménagement les drames de son enfance; elle s’approprie son histoire personnelle dans un scénario inventif à la narration poétique. Les traumatismes d’un passif, le récit de vie sont mis en scène par la distanciation grâce à la forme du fantastique, à l’intrigue de la fiction et aux propositions de l’étrange ; l’imagination comme condition à la confidence. »
Extrait in chronique FPDV N°36, Nicolas Savignat.

« Au croisement de ses recherches philosophiques, psychanalytiques et littéraires Sharon Kivland élabore une œuvre qui explore la mémoire, la condition des femmes ou encore la notion de propriété. Son langage plastique volontairement anachronique et raffiné recourt à la broderie, la peausserie, la dorure, la naturalisation ou encore à la calligraphie »
Extrait du catalogue « Ulysses, l’autre mer » au Frac Bretagne (17 mai-25 août 2013)

Zoé Rumeau entretient avec la matière un rapport organique. Sur des portraits photographiques de femmes en noir et blanc apparaissent d’étranges ombres qui forment comme des voiles. Ce sont des cheveux, soigneusement récupérés par l’artiste, et brodés en guise de voiles, ces voiles destinés précisément à cacher les cheveux des femmes dans les pays soumis à la charia.

D’autres artistes encore utilisent le fil comme un objet rapporté parmi d’autres, et créent ainsi des œuvres qui s’apparentent au ready made

Dans Life Line (1997) de Françoise Quardon, le corps humain et la parure féminine sont présents sous forme de faux cils et de vernis à ongle, et aussi par ces piqûres effectuées dans le corps même du papier. L’ensemble du dessin clos sur lui-même dans un enchevêtrement de cors de cerfs prolongés par des lignes évoque une créature hybride issue d’un univers onirique surgi des paupières closes sous les (faux) cils.

Il est question de déchirure dans les dessins de Livia Marin et de réparation, la couture comme suture, dérisoire et impossible puisqu’il s’agit de réparer des céramiques avec du fil, mais c’est là la magie de l’art!

Andoni Maillard lui a choisi ironiquement de travailler ce geste historiquement féminin sur des supports typique- ment « virils » : des photos érotiques empruntées à des revues du même type et des skates-boards, sur lesquels il brode au point de croix des chatons ou des scènes idylliques. Le résultat est étonnant et détonant, il opère un tonique contrepoint avec le reste de l’exposition.

Lydie Chamaret

Andoni Maillard
 

Livia Marin
 

Sophie Menuet
 

Ana Catalina Vicuna